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Un pays tout en clics

Voyage dans la « première société digitale au monde »

Une révolution ? Quelle révolution ? Dans les rues de Tallinn, difficile de croire que l’Estonie cache la société la plus digitalisée de la planète. Un pari lancé il y a plus de 20 ans et dont les dirigeants se plaisent aujourd’hui à vanter les mérites.

Imaginez : une administration débarrassée de sa paperasse, des démarches quotidiennes simplifiées et rendues plus rapide grâce à Internet… Les chiffres sont éloquents. En Estonie, on crée sa société en dix-huit minutes, on déclare ses charges sociales en dix. 94% des particuliers payent leurs impôts en ligne. Les guichets des banques sont désertés au profit du site Internet. Le système repose sur une petite carte à puce, intégrée dans la carte d’identité de chaque citoyen.

Mais l’Estonie est allée plus loin. Depuis décembre 2014, vous pouvez devenir un e-résident de la république : une identité virtuelle vous donnant accès à tous les services en ligne du pays. Une manière de faciliter les démarches des investisseurs étrangers. Mais face au pragmatisme qu’affichent aujourd’hui les Estoniens derrière leur écran, faut il craindre l’arrivée d’un Big Brother balte ?

1. La leçon digitale du petit balte

«Même ma grand-mère utilise l'e-carte d'identité... Je ne saurais même plus comment faire autrement !» Kaspar, étudiant à Tartu

En Estonie, chaque citoyen possède une identité virtuelle. Une petite puce collée sur une carte avec une photo, et toute leur vie se résume à un ensemble complexe de données informatiques.

Assurances en tous genres, études, carnet de santé, filiation, casier judiciaire… Un clic, un code pin et tout est visible sur un écran d’ordinateur. Ce système, nommé X-Road a été imaginé par le gouvernement estonien et créé par une société externe. Et imaginé pour « un pays pauvre », comme le dit Oliver Väärtnõu, responsable des systèmes de sécurité et d’information chez Cybernetica. Du made in balte en quelque sorte.

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Le réseau Xroad en image

Capture d'écran

L’X-Road n’est autre que le regroupement de toutes les bases de données d’un pays. Depuis sa création en 2001, son objectif évolue d’année en année. La base de données s’élargit, le nombre d’utilisateurs avec.

  • En 2013 plus de 287 millions de demandes ont été faites sur l’X-Road
  • Plus de 170 bases de données y offrent leurs services
  • Plus de 900 organisations utilisent l’X-road quotidiennement
  • Plus de 50 % des habitants de l’Estonie utilisent la X-route via le portail d’’information eesti.ee.

« Pourquoi faire la queue ? »

C’est désormais une certitude : l’excuse de la « phobie administrative » n’a plus aucune raison d’être en Estonie. Signer un document ou un contrat de travail ? 40 secondes. Créer une société ? Moins de 20 minutes. Et ce, n’importe où dans le monde. « Faire la queue ? Mais pourquoi voudriez vous faire ça ? », ajoute Kaspar d’un ton effaré. Une idée saugrenue en effet, quand même prendre un rendez-vous chez le médecin et recevoir son ordonnance se fait en ligne. Et pour aller à la pharmacie ? Avec son smartphone, on réserve sa place de parking au plus près de l’établissement et on paye en tapotant sur l’écran. Digitaliser le quotidien, un gain de temps phénoménal pour les Estoniens et une douceur de vivre à faire pâlir un employé de préfecture à Paris.

Garde-fous et confiance en leur gouvernement

Si un Estonien redoute qu’une personne malveillante vienne jeter un œil sur sa « vie », alors il peut faire une demande à n’importe quel moment pour savoir qui a regardé ses informations et pourquoi. Un problème ? L’accusé file en prison, sans passer par la case départ. Karli Suvisild est représentant gouvernemental en matière de technologie. C’est au showroom, une salle d’exposition dédiée aux nouvelles technologies, que le jeune fonctionnaire fait l’apologie de l’e-administration. Il raconte à qui veut l’entendre cette anecdote :

« Un jour, un policier a hacké la vie de son ex-fiancée grâce aux données de son bureau. Le lendemain, la concernée a porté plainte : le voyeur est parti en prison sans plus attendre. »

Et à chaque tentative de piratage, le code crypté permettant de sécuriser les données s’allonge, afin de rendre son accès de plus en plus compliqué… presque impénétrable. Un Big brother en puissance ? Non, loin de là, en tout cas pas pour l’instant. Aucune appréhension de la population face à cette gestion des données. Beaucoup d’Estoniens affirment leur confiance aveugle en leur gouvernement, alimentée par des preuves constantes en la fiabilité du système. C’est ce qu’affirme Siim Sikkut, conseiller gouvernemental en matière de technologie :

« En France il serait tout bonnement impossible de mettre en place ce système, tout simplement parce que vous ne croyiez plus en vos dirigeants en tant que tels. Nous sommes un pays jeune, qui a su se reconstruire vite, entre autre grâce à l’e-administration ».

Il ajoute : « Nous croyons en notre gouvernement, car nous pouvons voir ce qui se passe dans le système ».

Le pays est entièrement équipé afin de répondre aux besoins de la technologie. Une question se pose : celle du coût. Mais la facture est loin d’être salée. « Bizarrement, l’Estonie ne dépense qu’un pour cent du budget annuel de l’État en matière de technologie, précise Siim Sikkut. Ce chiffre inclut le personnel, comme le « hardware » et le « software ». C’est à dire environ 15 millions d’euros par an. »

La démocratie en ligne

Enfin, l’e-administration a atteint son paroxysme grâce à l’e-démocratie. Et ce, jusque dans ses fondements les plus nobles : les Estoniens peuvent voter en ligne. Même en vacances à l’autre bout du monde, leur identité virtuelle leur suffit pour élire leur Parlement. Et ils sont de plus en plus nombreux à se laisser séduire par la méthode. « J’espère que nos élections en mars prochain ne feront pas figure d’exception ! », rajoute Siim Sikkut.  La dernière fois, un tiers du pays – réparti sur la planète – a voté en ligne. Un processus tout neuf, qui s’accorde avec un gouvernement des plus « branché ».

« Peu de monde s’y intéresse »

La technologie au service de la transparence, c’est un peu le credo du gouvernement estonien. Comme l’a précisé Siim Sikkut, il s’agit de faire participer la population à la vie politique du pays, dans toutes ses formes. De nombreux forums gouvernementaux existent pour permettre de réagir sur les débats en cours. Chaque réunion inter-ministérielle est ainsi retranscrite en ligne de manière quasi-instantanée.

Mais combien de personnes profitent de ce système ? Kaspar est sceptique : « Autour de moi, les jeunes ne ressentent pas le besoin de participer à ces débats sur internet. Dans mon entourage proche, personne n’utilise ces outils à part le vote… Nous sommes fiers de leur existence, mais tant qu’il n’y a pas d’échéance comme des élections, peu de monde s’y intéresse. »

Avec 95% du territoire couvert par Internet, et des bornes Wifi présentes dans quasiment chaque lieu public, le gouvernement s’immiscera peut-être dans le quotidien des Estoniens d’une autre manière que dans la gestion de leur vie privée.

2. En Estonie la police roule au numérique


Dans l’habitacle de la voiture, le panneau de bord futuriste s’illumine. On a l’impression de vivre un épisode de la série K2000 qui aurait été tourné en Estonie. Mais cette fois ce n’est pas David Hasselhoff au volant de sa voiture « hyper-connectée », mais le capitaine de police Heigo Reinek au début de son service.

En route! Peu après avoir quitté le commissariat central de Tallinn, le capitaine s’arrête à hauteur d’une voiture stationnée. Il scanne la plaque d’immatriculation. Clavier posé sur les genoux, il consulte son écran tactile, puis pianote quelques commandes en estonien. L’officier de police accède rapidement à une base de données concernant le véhicule et son propriétaire. Il peut vérifier la validité des plaques, l’identité et les coordonnées du conducteur, l’état du contrôle technique. Le mot « Jah » – oui en estonien – apparait en vert. L’ordinateur de bord indique que le véhicule n’est pas volé et peut être conduit.

En Estonie toutes les bases de données sont reliées entre elles. Un officier de police a donc accès à de nombreuses autres informations personnelles concernant le conducteur. En revanche, il ne peut les consulter que si sa mission le demande.

5000 officiers de police

Tous ces véhicules de patrouille sont géolocalisés sur une carte interactive. Ce système de positionnement permet de gagner du temps pour les commandants qui doivent envoyer, en cas d’alerte, le véhicule le plus proche.

2 voitures de police sur 3 sont équipées

Et si une « e-voiture » croise la route d’un conducteur éméché, un autre outil entre en action. Après une batterie de tests d’alcoolémie, Heigo Reinek et les autres officiers obligent le contrevenant à visionner à l’arrière du véhicule une vidéo de prévention sur les dangers de l’alcool au volant. En espérant que la vidéo reste plus qu’un vague souvenir le lendemain matin.

3000 euros c’est le coût du dispositif pour une voiture. 450 voitures sont équipées du système m-Kairi

Lancé en 2003, les deux tiers des voitures de police du pays disposent aujourd’hui de ce système électronique – appelé m-kairi – développé et assemblé en Estonie. « Pour équiper un véhicule de patrouille, il faut compter 3000 euros », précise Marie Aava, l’attachée de presse de la Police estonienne. Heureusement que ça reste beaucoup moins cher que la voiture de K2000.

3. Vous me ferez une heure de code

Depuis deux ans, une expérience lancée dans les écoles estoniennes attire de plus en plus la curiosité des voisins. Des cours de code informatique obligatoires dès l’âge de 7 ans, l’Estonie veut-elle créer une génération de geeks ?

Dans un coin de la salle d’informatique, un homme en costume observe les enfants s’affairer sur leurs claviers. Il vient de Finlande, où il travaille pour le ministère de l’Education. Le programme a d’abord été lancé dans quelques écoles, à titre d’essai. Les résultats ont été bons et il s’est vite répandu.

Au-delà du fond, c’est surtout la méthode d’apprentissage qui se révèle originale. Maria Malozjomov enseigne la matière dans l’ensemble scolaire de Gustav Adolf, l’une des plus prestigieuse école d’Estonie. Pendant une heure, elle mène un cours tambour battant, plus proche de l’animation que d’un apprentissage classique.

Apprendre le code avec « La Reine des neiges »

Passer par le jeu pour acquérir une manière de penser totalement nouvelle. En Estonie le langage HTML s’apprend en douceur. Le code informatique n’est pas un langage comme les autres. Il possède sa propre logique, celle d’un ordinateur. Il est beaucoup plus facile à assimiler pour des enfants que pour des adultes.

Aujourd’hui la classe utilise un site Internet d’apprentissage. La page d’accueil propose d’apprendre le code en compagnie d’Anna et Elsa, les deux héroïnes du dessin animé de Disney « La Reine des Neiges ». Finalement les élèves lancent un jeu de labyrinthe reprenant l’univers des Angry Birds.

Une filière informatique au bac

Et l’avenir dans tout ça ? L’Estonie se défend de vouloir créer une armée de hackers. Elle part juste d’un constat simple. « L’informatique est omniprésente dans la vie quotidienne, explique Maria Malozjomov. Ici les enfants se rendent compte de toutes les possibilités qu’elle offre. On veut former une génération qui sait utiliser des ordinateurs. Pas qui se laisse utiliser par des ordinateurs. »

Pour les plus jeunes, les cours de code sont dispensés à petite dose, une heure par semaine, pas plus. Il n’empêche, l’informatique reste un domaine omniprésent dans l’éducation estonienne. Le nombre d’heures augmente au fil de la scolarité. Là où en France l’élève de seconde doit choisir entre une filière littéraire, scientifique, ou économique et sociale ; le jeune estonien aura le choix entre sciences physiques, sciences humaines, ou sciences de l’informatique.

4. Skype, une entreprise sur son petit nuage

Skype est la fierté de l’Estonie. Créée en 2003, l’entreprise s’est engouffrée dans la brèche numérique créée par l’État. Elle recense aujourd’hui plus de 300 millions d’utilisateurs dans le monde. Chaque jour, les minutes passées sur Skype correspondent à plus de 3 800 années d’appel.

Comme un hommage, la multinationale emploie plus de 300 personnes en territoire baltique, loin de la Californie et de la Sillicon Valley. Il faut se rendre au sud de Tallinn, dans le technopôle, pour trouver les locaux de Skype. Vu de l’extérieur, un immeuble en béton et des baies vitrées sur cinq étages, rien de plus banal. Mais passé la porte d’entrée, vous découvrez le « skype way of life ».

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Près de 300 personnes travaillent au siège de Skype en Estonie. Au niveau mondial la société emploie environ 2000 salariés.

Pas de stress dans les open-space

« Bienvenue chez Skype ». Tenue décontractée, sandales et chaussettes, Toomas Maks est ingénieur informatique. Il présente le service de messagerie qui l’emploie comme un endroit où il fait bon vivre. Ici, des salles de conférence à la salle de jeu, tout est fait pour que le salarié se sente au travail comme chez lui.

A chaque étage les employés sont assis à leurs bureaux, les yeux rivés sur les écrans d’ordinateur. Une ambiance détendue. Seuls les clics de souris et les tapotements des doigts sur les claviers viennent troubler le silence des lieux. Les chuchotements des quelques informaticiens qui n’ont pas pris leur vendredi se font à peine entendre.

La particularité de Skype ? Les salariés organisent eux même leurs emplois du temps. « Pourquoi imposer des horaires et un lieu de travail? », ironise Marek, chargé des relations publiques. « Le personnel doit être performant et innovateur, c’est tout ce qui compte et pour ça nous lui offrons des conditions de travail idéales. Et puis, il y a toujours la possibilité d’assister aux réunions en utilisant Skype ». Et le confort ne se limite pas à la flexibilité des horaires.

Travailler entre un sauna et un billard

Une rangée de petits box est installée entre deux « open space ». Canapé cosy et lumière tamisée, quelques personnes y ont trouvé refuge pour s’isoler. Juste à côté, deux hommes sont concentrés sur une partie de billard. Xbox, livres, simulateur de conduite et sauna. Certains hôtels sont moins bien équipés.

Et pour booster la créativité des salariés, rien n’est laissé au hasard. Entre deux étages, un mur en ardoise et quelques craies sont laissés à la disposition des artistes. A en croire l’énorme dessin de Jurassik Park qui se dresse sur le mur, et les gribouillis qui l’entourent, certains ont laissé s’exprimer leur imagination.

Le slogan « be happy » s’étale sur les écrans disséminés dans les lieux de passage. Par moment c’est le portrait d’un nouveau salarié qui apparait. « Une manière de faire connaissance avec les arrivants, et d’en savoir un peu plus sur eux », commente Marek.

Difficile de croire que dans cette ambiance de campus universitaire, se cache le premier service de messagerie instantanée au monde.


Skype en 5 dates

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