Chapters
Le passé soviétique

Vivre et cohabiter après la chute de l’URSS

Bientôt 25 ans que l’Estonie a gagné son indépendance. En un petit quart de siècle seulement, le pays a fait sa révolution. Mais l’URSS a laissé des traces. Comme ces barres de béton, reproduites à l’infini dans les quartiers résidentiels. Que faire de ces immeubles ? Des vieux bâtiments du KGB ? Des usines abandonnées après la désindustrialisation du pays ? L’Estonie aurait pu les raser. Les déboulonner un à un comme les statues de Lénine. Mais elle a trouvé mieux. Elle les a reconvertis.

Les entreprises, les pêcheurs, les ouvriers aussi ont dû être flexibles. Pour passer de l’économie d’État à l’économie de marché il a fallu s’adapter. Changer. Et continuer à produire. L’Estonie a mué sans bruit. Sans éclat. Sans doute grâce à cet esprit pragmatique et tranquille. Celui-là même qui permet aux estophones et russophones de cohabiter sur un seul territoire, presque sans anicroche, malgré une intégration imparfaite. Tel est le défi des prochaines  générations : réduire les inégalités qui séparent les deux communautés.

1. Les traces du passé

1991. L’URSS s’effondre et l’Estonie accède à l’indépendance. Presque 25 ans après, les marques laissées par l’Empire soviétique restent palpables. La plupart des bâtiments et quartiers ont été reconvertis. D’autres laissés à l’abandon.

2. Tartu, l'insolente

Elle est bohémienne, jeune et un peu révoltée. C’est la ville d’Estonie dont la rupture avec le passé soviétique semble être la plus prononcée. À presque 200 km de la très ordonnée capitale Tallinn, Rando et Oliver, musiciens locaux, ne sont pas près de quitter leur petite rebelle, Tartu.

«Tu vois, ça c’est très moche. Eh bien, c’est un bâtiment soviétique. Le plus paradoxal, c’est qu’ils y ont mis le musée estonien d’histoire traditionnelle !» Oliver, guitariste et chanteur de Odd Hugo, un petit groupe de musique pop né à Tartu.

L’URSS ? Niet !

Après 1945, et sous l’occupation soviétique, Tartu fut déclarée ville interdite aux étrangers. C’était alors une base aérienne. Des bombardiers y étaient construits. Au plus fort de la guerre, elle a été le théâtre de nombreux affrontements. Son territoire vallonné et ses routes sinueuses en témoignent.

Mais au premier abord, les vestiges de ce douloureux passé soviétique ne sautent pas forcément aux yeux. La place centrale donne à la ville des airs de cité européenne du début du siècle dernier. Des pavés glissants et grisonnants. Des petits cafés chatoyants. L’on attendrait presque qu’une calèche déboule.

Car mis à part quelques buildings grisâtres, irritant un peu les musiciens, il ne semble pas rester grand chose de cette occupation soviétique. Ici, ces traces indélébiles ont été épongées tant bien que mal. Pas de lettres en cyrillique sur les devantures des commerces ou les menus des restaurants. Mais sur les hauteurs de Tartu, trône un vieil immeuble décrépi, dans lequel aurait été conservé intact une cellule du KGB. Les Estoniens, en guise de funeste ironie, ont placé dans cet ancien lieu de torture le mannequin d’un prisonnier décharné. Rando et Oliver refusent de s’y rendre, préférant dévoiler autre chose. Déambulant nonchalamment dans les ruelles tortueuses de leur ville, ils s’arrêtent à hauteur d’un pont en bois d’un ocre plutôt fade.

«Si tu marches dessus les yeux fermés et que tu embrasses quelqu’un, un événement bouleversera ton existence » Rando, chanteur.
Construit au XIXème siècle, ce pont en bois est l’un des plus vieux de la ville.

Non loin, quelques têtes blondes s’amusent à dévaler, cramponnés à leur luge colorée, une colline enneigée. Une immense fosse pas tout à fait naturelle. « C’est un bombardement durant la 2nde guerre mondiale qui a creusé cet énorme trou », précise Oliver. L’été, ils viennent-y jouer, beaucoup, et boire, un peu. La ville y organise des festivals folkloriques, réunissant les meilleurs spectacles des troupes estoniennes.

Agrandir

Vallée-enneigée-copie
De part et d’autre de la plaine, des églises. A 11h, le son de cloches ricoche contre les bouleaux du parc enneigé.

Car dans cette cité culturelle et intellectuelle, le théâtre a une place déterminante. À quelques ruelles de là, Oliver et Rando parviennent aux abords d’une grande bâtisse au style typiquement estonien. « C’est l’une des scènes les plus importantes de Tartu », précise le chanteur. « Nous travaillons d’ailleurs en ce moment à la scénographie musicale d’une pièce, on va notamment utiliser notre morceau ‘Song for Ashes’ ».

Agrandir

Théâtre
Vanemuine, fondé en 1870, est le plus vieux théâtre d’Estonie

Soudain, le vent se lève. Une tempête de neige s’apprête à faire rage pour blanchir un peu plus la ville. Les artistes pressent le pas. Le temps de raconter quelques anecdotes sur le quartier des artistes au cœur duquel vit Rando, et se précipiter dans son antre. Dans l’antre du groupe.

Une vie de bohème

Un petit appartement poussiéreux au 2ème étage d’un immeuble plutôt vétuste. À l’intérieur, un vieux piano désaccordé que viennent en partie recouvrir quelques partitions et des bouquins fendillés. Un portrait de Chaplin trône au-dessus du lit. Et dans le fond, à côté de la fenêtre, un violoncelle datant du 17ème siècle est posé à même le parquet craquelé. Pour l’interview, Rando s’assoit sur la seule chaise encore stable de l’appartement. Oliver restera debout. C’est ici, ensemble, qu’ils ont composé la plupart de leurs morceaux, qu’ils ont fait naître la musique de ce « bizarre Hugo », à la fois « petit garçon et vieil homme ».

Sur le chemin du retour, Rando et Oliver s’arrêtent devant l’Église de l’Aurore. Ils y ont fait une surprise à leur amie Anika, le jour de son mariage : une version unique de leur morceau « Kissing the falling Rains » sous les arches de la bâtisse multi-séculaire.

La tempête de neige s’est calmée, et le soleil offre désormais quelques rayons. L’heure pour les artistes de faire un détour par « Rüütli », leur rue de la soif. « Le week-end des milliers d’étudiants viennent y faire la fête ».

«A Tartu, une personne sur cinq est étudiante. Avec un peu plus de 100 000 habitants, cette ville n'est que la deuxième du pays. Mais la capitale intellectuelle et culturelle, c'est elle. Tartu dispose de la plus vieille et de la plus grande université du pays. Une identité qui s'inscrit jusque dans sa devise: Tartu, la ville des bonnes idées.» Anton

Ils décident d’achever leur pérégrination sur les rives du fleuve Emajogi coupant la ville en deux. Le pont qui le surplombe est neuf, « certains étudiants éméchés font le pari de monter tout en haut » explique Rando. Il avouera avoir un jour relevé le défi, et s’être retrouvé « au milieu de l’arche, en hauteur, à contempler le fleuve ». Mais il se souvient surtout d’une histoire racontée par une vieille dame de son quartier.

« Pendant la seconde guerre mondiale, quand les soldats ont fait exploser le pont en pierre massive, elle a reçu des projectiles jusque dans sa maison, située à plus de 20 minutes de là ».

Preuve, s’il en fallait, que les souvenirs du passé restent encore, et malgré tout, vivaces.

3. La ballade américaine des pianos de Staline

Joseph Staline aimait le son des pianos à queue « Estonia ». A tel point que dans les années 50, il en a fait la seule fabrique autorisée à produire des pianos de concerts pour toute l’Union Soviétique. La manufacture à survécu à l’URSS en se tournant vers le marché américain. Dorénavant, la petite musique qui résonne dans l’atelier, c’est celle du libéralisme.

Il y a un siècle, l’Estonie comptait une vingtaine de manufactures de pianos à queue. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’une, la fabrique « Estonia ». Pour la trouver, pas besoin de sortir de Tallinn. Les ateliers se cachent dans un vieux bâtiment en béton rouge et gris, à deux minutes de la vieille ville, en direction du port de la mer Baltique. Au milieu des anciennes maisons de pêcheurs en bois peint, une quarantaine de salariés fabrique des instruments pour le monde entier.

Dans l’entrée de la fabrique, des photos de pianos, évidemment… Et au milieu, comme un intrus, la tour Eiffel. « On n’a pas accroché ce tableau seulement pour votre venue », plaisante Indrek Laul, le propriétaire de la manufacture. « La tour Eiffel, c’est l’emblème de la France. Un jour, j’aimerais que nos pianos « Estonia » deviennent celui de l’Estonie ». Pays et instrument partagent  une histoire commune : celle d’une transition réussie vers l’économie de marché.

La chute de l’URSS : les années noires

En 1991, date de l’indépendance de l’Estonie, la fabrique était pourtant dans une situation difficile. Venno Laul, directeur depuis de la fabrique Estonia et père d’Indrek, a longtemps enseigné à l’académie de musique estonienne en tant que chef de chœur. Marié à Reet Laul, une concertiste, il a également fondé et dirigé pendant trente ans les chœurs des jeunes garçons de l’opéra national estonien. Il se souvient :

« Pendant la période soviétique, tout était à l’État. Après la chute de l’URSS, l’État a voulu vendre la fabrique à des investisseurs privés, mais au début, personne n’avait d’argent. Alors ce sont les salariés qui l’ont rachetée ».

Cependant, l’affaire n’est pas florissante.

A l’est, le marché s’est effondré  après la chute de l’URSS. La fabrique n’a vendu qu’une cinquantaine de pianos en 1994, contre 500 pendant les années fastes de l’union soviétique. A l’ouest d’autre part, les pianos « Estonia » étaient peu connus et ne rivalisaient pas avec les grandes marques d’Europe. Leur réputation avait aussi pâti de 20 ans de régime communiste. Période pendant laquelle il était difficile de s’approvisionner en matériaux de qualité.

C’est alors qu’Indrek Laul a proposé decommercialiser les pianos « Estonia » aux États-Unis. Ce jeune pianiste estonien a été très tôt initié au piano et a étudié au conservatoire de Tallinn, à l’académie de Belgrade et enfin dans la prestigieuse école Juilliard à New York. Il n’avait que 26 ans et avait émigré en d’Amérique. Fraîchement diplômé de la prestigieuse école de musique New-yorkaise « Julliard », qui le classera en 2005 parmi ses 100 meilleurs diplômés, le virtuose avait l’ambition de faire connaître au reste du monde la marque de piano sur laquelle il avait lui-même appris à jouer. Peu à peu, Indrek Laul a acheté des actions de l’entreprise, jusqu’à en détenir une part majoritaire. Son projet visait à construire des pianos d’excellence et d’étendre la gamme d’instruments fabriqués à Tallinn. « Un vrai challenge, le travail d’une vie », selon ses dires.

A la conquête du marché américain

« On ne peut pas avoir du succès sur un marché, sans comprendre le principe de compétition, estime le père d’Indrek, Venno Laul. Pour avoir de nouveaux vendeurs et être représentés dans les magasins américains, il fallait proposer des instruments de très haut niveau« . Afin d’y parvenir, Indrek Laul n’a pas hésité à réduire la masse salariale. Il a privilégié des matériaux de qualité, importés de toute l’Europe, quitte à délaisser le bois estonien. Il a demandé à sa mère, pianiste, et à son père, chef de cœur de l’académie de musique d’Estonie de devenir les oreilles de la fabrique, en testant les pianos.

Il a aussi travaillé avec de nombreux spécialistes afin de mieux comprendre le son et d’expliquer aux ouvriers comment améliorer les pianos. Des années 2000 à 2004, près de 400 changements ont été effectués sur les modèles « Estonia » afin de séduire les Américains.

En 20 ans le nombre de vendeurs de pianos « Estonia » a explosé aux États-Unis et au Canada. Une trentaine de points de vente existe en Amérique du Nord et une dizaine d’autres dans le reste du monde. Des pianos « Estonia » se trouvent aujourd’hui dans des lieux prestigieux, comme le parlement européen, le Conservatoire d’État P. Tchaikovsky de Moscou ou encore l’académie de musique Larchmont à New York.

Dorénavant, la famille Laul produit cinq modèles différents et voit l’avenir avec confiance. Son objectif pour 2015 : augmenter la production des deux derniers modèles lancés par la marque afin de satisfaire une demande toujours plus importante.

4. Des filets sur la Baltique

Le mode de vie des pêcheurs estoniens de la Baltique a beaucoup évolué au fil du temps. Ils sont maintenant associés à des compagnies privées ou à leur propre compte. Sous l’ère soviétique, ils étaient plus de 500 à exercer cette activité. Rattachés à des fermes collectives pour « le parti », ils ne se souciaient pas des fins de mois.

En vingt ans, le pays a obtenu son indépendance et a rejoint l’Union Européenne. Autant de mutations économiques qui ont bouleversé le train de vie de ces pêcheurs. D’une économie collective à une économie libérale, rencontres avec les témoins de cette transition.

5. Vies parallèles à Tallinn

Dans la capitale, près d’une personne sur deux parle russe. Ces russophones ont émigré en Estonie pendant la période de l’URSS, ou sont nés de parents venus de tout l’espace soviétique. Après l’indépendance en 1991, ils ont choisi de rester en Estonie. Plus de vingt ans après, l’intégration de cette communauté est un enjeu majeur pour le pays.

« Ils vivent leur vie, nous vivons la nôtre ».

Lioubov  Semjonova est née en Estonie, elle habite Tallinn et a la nationalité estonienne. Pourtant, quand elle dit « nous », elle parle des russophones. « Ils », ce sont les autres. Ces autres qui vivent sur le même territoire qu’elle, mais qui ont leur culture, leur langue et leur version de l’histoire. Les Estoniens.

Agrandir

Lioubov-1-copie
Lioubov Semjonova travaille dans l’entreprise de communication de son fils. Aujourd’hui encore elle regrette l’époque soviétique.
«C’était déjà une discrimination. Tous les Russes ont été traités de 'migrants, 'd’occupants', même ceux qui vivaient ici depuis des années» Lioubov Semjonova

L’indépendance de l’Estonie signe la fin de l’URSS, ce pays disparu dans lequel elle a grandi. A 56 ans, elle en parle encore avec nostalgie, comme d’une époque « sans chômage », où « tout le monde travaillait ensemble », « dans un grand pays unique ». Pour elle, la chute du bloc s’est aussi accompagnée d’un affront.

« Ceux qui sont arrivés ici sous l’Union Soviétique ont tous été privés de la nationalité estonienne en 1991. Et puis ils ont été forcés soit à passer les examens de langue pour recevoir la nationalité, soit à prendre la nationalité d’un autre pays, comme la Russie, l’Ukraine ou la Biélorussie ».

Même si Lioubov Semjonova maîtrise leur langue, elle ne s’est jamais rapprochée des estophones. Elle travaille  aujourd’hui dans l’entreprise de communication de son fils, à Tallinn. Sous l’URSS, elle a été journaliste et employée de police Pour elle, c’est évident : « Je reste Russe »

Agrandir

Ordi-copie
Sergueï Semjonov appartient à cette génération connectée et intégrée.

Une nouvelle génération mieux intégrée

De l’autre côté des bureaux, son fils, Sergueï Semjonov, ne partage pas cette conception qu’il juge « extrémiste ». Élevé dans une famille russophone, il n’a appris la langue estonienne qu’à 18 ans, en arrivant à l’armée. Derrière son écran d’ordinateur, ce trentenaire père de famille, chef d’entreprise, analyse l’état d’esprit de sa mère : « Elle ne s’est pas épanouie » dans l’Estonie post-soviétique. Lui, à l’inverse a déjà fondé plusieurs sociétés.

A l’entrée de l’open-space flambant-neuf, s’étalent plusieurs affiches publicitaires, vantant diverses marques d’alcool. Lunettes à la mode et chemise à carreaux, Sergueï Semjonov appartient à cette jeunesse qui parle aussi estonien et se tourne vers l’Europe. Il sait que la maîtrise de la langue officielle est incontournable pour réussir et s’intégrer : « Je ne m’imagine pas aller vivre en Russie. Là-bas, je n’aurais jamais pu monter une affaire comme celle-là. »

Pourtant, quand Sergueï Semjonov retrouve ses amis, comme Alexeï, Tallinnois lui aussi, c’est dans leur langue natale qu’ils s’expriment. Au « Manna La roosa », un troquet excentrique parsemé de peintures slaves, de guirlandes multicolores et de meubles vintage, la serveuse prend les commandes en russe.  Rien d’extraordinaire dans la capitale. La communauté russophone y est bien implantée.

Alexeï Utkin a vécu 18 ans sans connaître un seul mot de la langue officielle. Maintenant, il travaille pour l’équivalent du pôle emploi estonien : son travail, donner de l’argent du gouvernement aux entrepreneurs au chômage.

« Quand je suis arrivé à l’armée mon niveau était nul. Zéro. Je passais mon temps à demander : ‘Quoi ? Quoi ?’. »

Pour faciliter l’intégration, l’État a pris des mesures. Depuis une dizaine d’années, des cours en estonien sont imposés dans toutes les écoles du pays. Aujourd’hui, les jeunes russophones apprennent la langue officielle en classes de biologie ou encore d’histoire.

La priorité : maîtriser les deux langues

Sans parler estonien, difficile de trouver un emploi ou même de réaliser certaines démarches administratives. D’ailleurs, selon les statistiques du gouvernement, cette communauté  cumule les handicaps : chômage, pauvreté, moindre accès à l’éducation supérieure, etc.  Mais être russophone n’est pas une fatalité.

A moins de trente ans, Sandra Kamilova est un exemple de réussite sociale. Bien que ses racines la relient aux pays de l’ancien bloc soviétique (Ukraine, Biélorussie, Ouzbékistan, Russie), elle a appris la langue estonienne dès le jardin d’enfant. Après des études de sciences politiques, elle travaille maintenant pour le ministère de la défense. Un emploi qu’elle a obtenu parce que depuis son plus jeune âge, elle parle couramment estonien et russe. Elle envisage pour sa fille de deux ans et demi un parcours similaire. Pour Sandra, c’est la clef de la réussite. Elle n’hésite d’ailleurs pas à le répéter aux écoliers qu’elle rencontre lors de ses interventions au sein d’établissements scolaires.

Agrandir

Sandra-et-fille2-copie
Sandra a inscrit sa fille au jardin d'enfants russophones de Tallinn.

Dynamique et souriante, cette jeune mère est complètement intégrée :

« Je suis assez bien assimilée. Parfois les gens me demandent combien il y a de russes sur mon lieu de travail. Je réponds trois. Je ne me compte pas dedans, parce que je me sens déjà Estonienne ».

Sandra Kamilova affirme n’avoir jamais ressenti de discrimination liée à ses origines. Malgré tout, elle sait qu’il reste du chemin à parcourir pour unifier la société estonienne. « La jeune génération est plus ouverte, mais ça ne veut pas dire que 100% des gens sont favorables à ce processus d’intégration ». Pour Sandra, les Estoniens doivent accepter que la culture russe demeuresur leur territoire.

Mais le plus gros enjeux se trouve peut-être à 200km de Tallinn, à côté de la frontière : « Ma grand-mère vit à Narva. Petite, j’y passais mes étés. J’avais des amis très différents. Certains étaient ouverts aux Estoniens, mais les autres considéraient qu’ils vivaient déjà plus ou moins en Russie ».

6.Narva, la russophone

Narva ne ressemble pas à Tallinn. La troisième ville du pays est loin d’être aussi riche que la capitale. Pas de vieux centre ni de bureaux d’affaires, juste une succession de barres en béton figées dans la glace. Des constructions soviétiques de l’après-guerre. Pourtant au début du siècle dernier, Narva avait la réputation d’être la plus belle ville de la région. Un lieu de villégiature prisé par les aristocrates russes. Normal, ici il suffit d’enjamber la rivière pour passer la frontière. De chaque côté des berges, deux forteresses se font face. L’une est européenne, l’autre est russe.

Sous l’URSS, cette frontière a disparu. Les habitants de Narva et ceux d’Ivangorod – la ville jumelle – vivaient comme dans une seule et même cité. Larissa fait partie de ces gens nés du côté russe et venus s’installer à Narva. Il y a 30 ans elle a traversée la rivière pour se marier et fonder une famille. Après la chute de l’URSS, elle n’a pas reçu la nationalité estonienne. Le gouvernement lui a donné un passeport gris.

Après l’indépendance de l’Estonie en 1991, elle a décidé de rester à Narva et a tout fait pour que ses enfants s’intègrent, mais elle-même n’a jamais appris la langue. « Les cours d’estonien coûtaient cher et je voulais surtout que ce soient mes enfants qui parlent la langue officielle. Ici tout le monde parle russe, mes amis, mes collègues. Je ne vois pas pourquoi je me mettrais à parler estonien. » A Narva, en Estonie, Larissa se sent chez elle.

Le poids des mots

À Narva 97% des habitants sont russophones. Quentin est français. Il a débarqué à Narva il y a quatre mois pour un service volontaire européen. Il avoue :

« Rencontrer quelqu’un qui parle estonien à Narva, c’est un peu comme trouver un trèfle à quatre feuilles. »

Depuis l’indépendance, la maîtrise de l’estonien est considéré comme la base de la citoyenneté. Dans la ville, les mots en cyrillique disparaissent de plus en plus de l’espace public. Les panneaux de signalisation, le nom des rues et même les étiquettes dans les supermarchés sont dorénavant écrits en estonien. Les effets d’une politique volontariste.

Mais le maire, plutôt que d’évoquer les problématiques de la cité, préfère d’abord vanter ses atouts : le lycée, l’université, le centre professionnel. Mais il reconnaît néanmoins quelques spécificités propres à Narva : « Ici les gens sont aussi attentifs à ce qui se passe en Russie que dans l’Union Européenne, ils analysent et ne gardent que le meilleur ».

L’éducation est souvent vue comme la porte d’entrée de la citoyenneté et Narva n’échappe pas à la règle. La plupart des établissements ont beau être « russophones », un nombre minimum de cours doivent être dispensés en estonien. Cette mesure s’applique dans le reste de l’Estonie mais à Narva c’est une priorité.

Au lycée Kesklinna Gümnaasium, des cursus en immersion – entièrement en estonien – sont même proposés. Mais les classes ont du mal à se remplir. Pour les jeunes de la communauté russophone, l’apprentissage de la langue d’État est souvent perçu comme une contrainte.

A 17 ans, Liiana est du genre élève modèle, mais elle vit mal cette pression : « Ce qui me gêne, c’est que dans les lycées, 60% des cours sont en estonien, que nous y soyons obligés, qu’il faille rentrer dans cette case », souffle-t-elle. La maîtrise de la langue n’a pas renforcé ses liens avec l’Estonie. Ses parents, russophones, n’ont jamais parlé estonien et s’apprêtent à déménager en Finlande. Liiana, elle, aimerait poursuivre ses études au Royaume-Uni.

Cette omniprésence de l’estonien pose aussi problème du côté des professeurs. A Narva, beaucoup d’enseignants sont russophones et ne sont pas forcément capable de travailler dans une langue qui n’est pas la leur. La ville aurait besoin de faire venir plus de professeurs estophones, mais les candidats ne se bousculent pas. Vladimir, lui, a pourtant décidé de sauter le pas. Pour ce professeur : « La plupart des erreurs de la société peuvent être corrigées dans les murs de l’école ». Dorénavant, il enseigne l’histoire, l’éducation civique et les échecs.

Il faut dire que Narva accumule les clichés : alcool, chômage, délinquance. La cité russophone a mauvaise réputation. « Dans le reste du pays quand vous dites que vous venez de Narva, on fait semblant de vous servir un verre de vodka », lâche avec un sourire Lena, une jeune étudiante.

Les yeux vers l’Europe

Mais au-delà des idées reçues, Narva souffre de vrais problèmes. La désindustrialisation a frappé la cité de plein fouet. Depuis la chute de l’URSS, Narva est passée de 90 000 à 60 000 habitants. Chaque année, près d’un millier de personnes quittent la ville, surtout des jeunes. Pour enrayer cet exode, l’État a misé sur l’université.

Au milieu des vieux bâtiments décrépis, l’architecture moderne du Narva College dénote. Cette antenne de l’université de Tartu – la première ville étudiante du pays – accueille environ 700 élèves. Katri Raïk, la directrice de l’établissement fait partie de ces « trèfles à quatre feuilles », ces 3% d’Estoniens estophones vivant à Narva. En 2007, elle est nommée chancelière déléguée au Ministère de l’Éducation et de la Recherche. Elle reprend les rennes de l’université deux ans plus tard.

Comme beaucoup d’estophones à Narva, Katri Raïk occupe un poste dans les institutions de la ville. « Le problème, lâche t-elle comme un lapsus avant de corriger, ou plutôt le défi, c’est d’arrêter de faire passer Narva pour une ville coupée du monde. A Tallinn Narva fait penser à une sorte de Sibérie estonienne.» La directrice a une mission, donner aux jeunes de la ville un bon niveau de formation pour qu’ils créent des emplois sur place. L’optimisme demeure :

« Ici ce n’est la fin de l’Europe, c’est le début de l’Europe. »

Mais la jeunesse de Narva a-t-elle vraiment envie de rester ? Plus que Tallinn, Tartu, ou n’importe quelle autre ville d’Estonie, c’est vers l’étranger que les têtes se tournent. La Russie pour certains, l’Europe pour la plupart. Arina fait partie de ceux-là. 17 ans, un anglais parfait et des idées plein la tête. La lycéenne étudie actuellement en sciences humaines. Comme beaucoup de jeune, c’est à l’étranger qu’elle veut commencer ses études. Après le bac, elle ne restera pas à Narva : « La fac ici a mauvaise réputation et elle ne propose pas beaucoup de formations. Je compte partir étudier en Écosse à la rentrée prochaine. » Un point de vue que de nombreux jeunes continuent de partager aujourd’hui. Mais elle ajoute, comme pour mettre les choses au clair :

« J’aime Narva, c’est la ville où je suis née. C’est un endroit où deux cultures se mélangent. »

Plus que leurs parents, les jeunes de Narva peinent à trouver leur place dans cette ville entre deux mondes. Ils ne sont pas Russes, mais aux yeux des autres ils ne seront jamais vraiment Estoniens. Un conflit psychologique qui persiste depuis trente ans. Maksim Volkov, l’adjoint au maire de Narva ne mâche pas ses mots pour qualifier cette situation :

« On continue à dire aux personnes qui sont nées ici que ce sont des étrangers. Ce n’est pas normal. Je suis né ici, je vis ici, je travaille ici, je paye mes impôts ici. Alors pourquoi on ne me traite pas comme un Estonien ? Je ne suis pas un immigré. Mais à chaque fois on me répond que je dois encore faire des efforts pour m’intégrer ».

Depuis sa prise de fonction, le maire-adjoint passe son temps à défendre sa ville qu’il juge victime de clichés. « Je suis étonné depuis que je suis ici à quels point les événements culturels et sportifs n’intéressent personne, même quand on invite les journalistes, il y en a très peu qui viennent. Par contre dès que quelque de mal se produit c’est repris avec plaisir. Il y a des mythes qui se vendent bien. »

7. Sillamäe, l'usine à culture

À un peu plus de 25 km de Narva, perdu au beau milieu d’immenses étendues de campagnes immaculées, un bloc grisâtre s’élève au bord de la mer Baltique. Sillamäe. C’est parmi ces innombrables bâtiments soviétiques qu’Anton a grandi. Son pantalon violet, son manteau vert pastel et son regard rieur détonnent un peu dans cet univers. Ce photographe de la vingtaine vagabonde de ville en ville, mais finit toujours par revenir ici. Il retrouve ses racines en allant au musée d’histoire soviétique de la ville, à deux pas de chez lui.

Sillamäe, ancienne ville close

Derrière les portes en bois craquelées de cette bâtisse un peu vétuste, Alexandre Petrovitch Popolitov. Il est arrivé en Estonie bébé, en 1947. Ses parents russes sont venus travailler à l’usine de Sillamäe. Depuis, il n’a jamais quitté cette ville-balnéaire, cette ville-close.

Fasciné par l’histoire, Alexandre est un véritable puits de connaissance. Un vieillard à la mine cafardeuse et à la silhouette efflanquée. C’est lui qui a fondé le musée de l’histoire soivétique, à la chute de l’URSS. À l’intérieur, et au beau milieu d’une des salles d’exposition, un buste de Lénine, qu’il a lui-même réalisé. À côté, la reproduction d’une chambre de 1950, et un portrait trônant fièrement sur l’un de ses murs. Staline. Alexandre sait que le tsar rouge a été le maître d’œuvre de la ville.

C’est à Sillamäe que l’on fabriquera la bombe atomique, sur les ruines d’une ancienne usine de schiste. « Des prisonniers ont alors été amenés de plusieurs goulags. Complexe militaro-industriel, la ville et ses travailleurs se sont retrouvés enfermés derrière les barbelés », explique le vieil homme. Arrivé dès 1947, Alexandre n’a plus jamais quitté cette ville-close. Sa famille fait partie des ouvriers immigrés de toute l’URSS. Des « occupants », eux ? Il s’insurge.

Au premier étage du musée, il conserve d’anciens instruments de musique. Voilà l’héritage dont il est le plus fier. Des gousli, des balaika, qui semblent ravir le jeune Anton. Il a retrouvé son sourire enfantin. Saluant chaleureusement Alexandre, il quitte le musée.

Un renouveau « underground »

La lune est déjà bien haut dans le ciel quand il arrive au centre culturel de Sillamae. Au fond d’un couloir et derrière des rideaux bleu nuit, des enfants sont en plein cours de théâtre. Aux commandes, Vladimir Vaïkert, la moustache grisonnante et le regard incisif. Avec trente ans d’expérience comme metteur en scène, il sait que sa vie c’est le théâtre. Un théâtre en russe.

À ses côtés, un autre comédien un peu plus jeune. Il s’appelle Alexseï Beljajev, on le surnomme Liocha et il a la beauté fascinante des visages slaves. Après 17 ans sur les planches, il est l’un des bâtisseurs de la salle de théâtre. Car dans le centre culturel de Sillamäe, chacun met la main à la pâte : de l’estrade en bois au costume de la sorcière Baba Yaga, des décors de la campagne estonienne aux épées des Mousquetaires, la troupe fonctionne sur le mode du « Do It Yourself ».

Non loin, à quelques portes de là, l’atelier d’Eduard Zentshik, un artiste peintre un peu mystique. Aîné d’une famille modeste, il a été un enfant sportif sous la période soviétique. Champion de natation, il a un jour inscrit ses « voeux » sur son futur : « je serai un artiste ».20 années ont passées, et sa vie est entièrement occupée par son art, sa peinture « surréaliste mystique ». On ne regarde plus ses œuvres, on les sent. Plus de cinq cents toiles s’entassent dans cette ancienne salle de classe.

« Mes œuvres viennent d’abord de Dieu »

Chapeau melon, tablier sali par des gouttes de peinture séchée, sandales-chaussettes et petit cocktail verdâtre servi dans un verre à pied. Il n’a pas les canons habituels du fidèle pratiquant. Mais il le revendique, son destin est spirituel. C’est pour ça qu’il peint. Violente, énergique, presque primitive, sa peinture peut être aussi plus convenue, assez proche du décoratif, parfois classique. Il oscille perpétuellement entre les uns et les autres, refusant d’être emprisonné, catégorisé.

C’est peut-être cette liberté, ou son esprit bouillonnant qui lui a permis d’être exposé, le mois dernier, dans une galerie d’art contemporain new-yorkaise. Le soir venu, Eduard laisse tomber son tablier et ses pinceaux, pour une veste en cuir et un micro.

Il retrouve Anton, le jazzman Simon et d’autres potes, dans le sous-sol d’un ancien bâtiment soviétique réaménagé en studio et salle de concert. Après des études d’Arts à Saint-Pétersbourg, Anton Se parcoure les pays de l’Europe de l’Est avec son appareil photo. Entre deux jobs de gardiens d’hôtels sur Tallinn, deux expos ou concerts, il retrouve ses amis & sa mère dans sa ville natale, Sillamäe. Simon Red dit qu’il n’a pas d’âge. Le quart de siècle atteint, qu’importe. Tout intéresse ce jazzman autodidacte. Surtout la musique, qu’il pratique avec ses amis d’enfance. C’est à Sillamäe qu’il est né, a grandit, et habite.

Accrochées aux murs, les peintures d’Eduard, les photographies d’Anton et d’autres créations « underground ». Dans le fond, sur la scène rehaussée recouverte par des tapis orientaux, il y a de quoi jouer : batterie, guitare électrique, guitare classique, tambour et synthé. Des heures durant, cette bande d’amis d’enfance va taper le buff.

Entre deux verres de vin à la rhubarbe, on parle politique. S’ils jouent, peignent ou dessinent, ils conservent aussi dans un petit coin de leur tête, la complexité de leur existence en Estonie. Ces russophones ne sont pas dupes. Ils ne sont que des apatrides, des « aliens » comme les appellent les policiers, perdus à la fois entre un pays qu’ils ne comprennent pas, l’Estonie, et un autre qu’ils ne connaissent pas, la Russie. Mais le manque de musique se fait déjà ressentir. Un vinyle dans chaque main, Simon incarnera cet entre-deux, cet entre-rien. Sur l’une des pistes, de la techno. Sur l’autre, un discours de Brejnev. L’art et l’ironie pour oublier le temps.

read more:

1 Reply